Pratiques culturelles néfastes

Pratiques culturelles néfastes

Pratiques culturelles néfastes

Mariage d’enfants, ce serpent de mer !

Lorsqu’elle obtient son BEPC en 2011, Fadimatou alors âgée de 14 ans rêve, comme tous ses congénères, d’un avenir radieux, exerçant  un métier de son choix : le journalisme. La jeune ressortissante du département du Mayo Sava se voyait dans la peau de Claire Chazal. Mue par ce stimulus, elle obtient son baccalauréat trois ans plus tard à la satisfaction de toute sa famille. Les problèmes de Fadi commencent après son admission à l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (ESSTIC). Son père, bien que fier du parcours de sa fille,a un autre plan pour elle. Il la marie à un ami de la famille. C’est ainsi que le  cursus et le rêve de Fadi seront brisés.

En 2015, un autre fait tout aussi insolite  défraie la chronique au sein des rédactions. Le jeune Eric âgé de 16 ans, élève en classe de 3ème dans un établissement de la ville de Yaoundé est retiré des bancs d’école pour remplacer son défunt père au trône de la chefferie de son village. Le nouveau chef  doit alors prendre femmes comme l’exige la tradition, en commençant par les veuves de son père. Des histoires comme celles-là, il y’en a à la pelle au Cameroun. Des enfants à naitre, ceux à peine retirés des berceaux  ainsi que les adolescents à peine pubères sont mariés contre leur volonté.

Au sens du présent article, le lecteur devrait entendre  par :

Enfant: « Tout être humain âgé de moins de 18 ans sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation applicable dans le pays » (Convention des Nations Unies Relative aux Droits de l’Enfant, Charte Africaine des Droits et du Bien-être de l’Enfant)

Mariage précoce/mariage d’enfant: l’union légale ou non avec une personne âgée de moins de 18 ans. Très souvent cette union intervient sans son consentement.

Pratiques Culturelles Néfastes envers les enfants: actes ou faits constitutifs de violation des droits de l’enfant, fondés sur la tradition, la culture, la religion ou la superstition, de fausses informations ou croyances préjudiciables au développement de l’enfant (ex: Mutilations génitales féminines, mariages d’enfants, tabous alimentaires, massage des seins, etc...)

Le phénomène du mariage d’enfants est d’une ampleur effroyable d’autant plus que c’est une violation des droits fondamentaux de l’enfant, tels que prévus par les articles 16(2) de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme (DUDH) qui invoque le libre consentement des prétendants, et l’article 16 de la Convention des Nations Unies relative aux Droits de l’Enfant (CDE) qui renvoie à la liberté de choix des époux.

Selon l’UNICEF, un pays sur trois en voie de développement est touché par le phénomène. Plan International Cameroon signale que 15 000 000 de filles sont mariées chaque année avant l’âge de 18 ans. En Afrique, le phénomène est assez répandu. L’âge de mariage est encore plus bas, moins de quinze ans parfois.

Au Cameroun, Selon la MICS 2014, une fille sur dix est mariée avant l’âge de 15ans (11%) et une sur trois, avant l’âge de 18 ans (36%). Il existe des disparités importantes entre les différentes régions du pays. Le phénomène est plus développé dans les régions septentrionales: Adamaoua (57.7%), Extrême-Nord (58%) et Nord (60.1%), et dans la région de l’Est (47.8%). Il prend une forme particulière dans la Région du Sud-ouest où le phénomène de « Money Woman » est pratiqué. Les enfants sont donnés en mariage avant même leur naissance et subissent une sorte d’esclavage une fois qu’ils ont rejoint le foyer conjugal. Le phénomène touche aussi bien les milieux urbains que ruraux. Les auteurs du mariage des enfants sont souvent des personnes qui n’ont pas été à l’école et celles qui se sont arrêtées au cycle primaire. La tendance est la même  pour les victimes.

Causes du phénomène

Certaines communautés brandissent la pauvreté comme un bouclier justificatif des mariages précoces et forcés de leurs progénitures. Incapables de subvenir aux besoins de leurs enfants, elles croient dur comme fer que la meilleure solution consiste à vite trouver un gendre qui pourrait soutenir matériellement la famille en même temps que celle-ci se débarrasse du poids lié à l’entretien de l’enfant.

L’émancipation précoce de certains enfants les prédispose au mariage précoce. L’apparition des premiers caractères sexuels chez la jeune fille serait de nature à provoquer des insomnies chez les chefs de familles dans certaines régions du pays. On craint, dit-on, que le développement physique de la jeune fille n’aiguise la convoitise des hommes, toute chose qui peut  conduire aux rapports sexuels et grossesses précoces qui constitueraient un déshonneur pour la famille. Pourtant, le jeune fille ne doit connaitre l’homme que dans son foyer conjugal. Soit ! Mais la tradition reste muette sur le sort de la jeune fille précocement mariée et répudiée quelque temps après. Où devrait-elle aller en ce moment ? Qui pourra encore la prendre comme épouse puisqu’elle aura déjà connu l’homme ? Ces questions témoignent de l’imperfection des traditions et de la nécessité de protéger le consentement  de la jeune fille au mariage.

Un autre dogme culturel soutient que le fait pour la fille d’avoir ses premières  menstrues au domicile de ses parents présagerait  un mauvais sort pour toute la famille. Dans ce contexte, le mariage précoce vise à protéger la famille et la communauté toute entière de la malédiction.

Le mariage d'enfant peut également être inspiré par la discrimination fondée sur le sexe. On peut marier les filles de bonne heure pour s'assurer de leur docilité au sein de la famille de leur mari et de maximiser le nombre de leurs grossesses.

Conséquences désastreuses

Quelle que soit la raison évoquée, il  est constant que le mariage d’enfant est une grave violation des droits humains et du reste, contraire aux instruments juridiques internationaux, régionaux et sous régionaux ratifiés par le Cameroun au-delà des conséquences irréversibles sur la santé et l’avenir de la jeune fille. Le mariage des enfants

  • met fin à leur éducation, limite leurs possibilités d’indépendance économique, et entraine des grossesses multiples et fréquentes qui mettent en danger leur santé et celle de leurs enfants ;
  • est une violation flagrante des droits humains, il entrave également le développement des communautés et des pays ;
  • constitue un danger pour la jeune fille. Les jeunes filles de moins de 15 ans ont cinq fois plus de risques de mourir en couches que celles âgées  d'une vingtaine d'années ;
  • empêche l’organisme des adolescentes de se développer, et favorise les déchirures lors des accouchements ;
  • sépare les enfants de leurs familles très tôt, empêche les enfants de vivre leur enfance, de s’épanouir ;
  • affecte l’économie des familles et des communautés, et peut entrainer un cycle intergénérationnel de pauvreté. Envoyer les enfants tôt en mariage, c’est briser ses chances d’avenir.

Gouvernement à pied d’œuvre

Face aux ravages du phénomène, le gouvernement de la République et ses partenaires mettent tout en œuvre pour tordre le cou à cette pratique. Des mesures d’ordre institutionnel et législatif sont prises. Après le lancement national le 18 novembre 2016 de la campagne de l’Union Africaine contre le mariage d’enfants, une étude de ce phénomène financée par l’UNICEF et sous la coordination du MINPROFF est actuellement en cours dans les régions de l’Extrême-Nord et de l’Est, les plus touchées du pays. Les conclusions de cette étude permettront à coup sûre de mieux peaufiner le plan et la méthode de lutte contre ce serpent de mer.Avant cette étude, une autre avait été menée en 2014 sur le phénomène "Money Women" dans le département de la Manyu dans le Sud-Ouest.

 

Par ailleurs, le gouvernement a procédé à la mise en place d’une plate forme nationale de coordination pour l’abandon des mariages d’enfant, en janvier 2016,  et à l’organisation des sessions de plaidoyer en direction des parlements, des autorités administratives  et des leaders communautaires pour susciter leur engagement dans la lutte contre ce fléau social.

Au plan législatif, le pays s’est doté le 12 juillet 2016 d’un nouveau  Code pénal qui prend en  compte des infractions qui, jusque-là, échappaient mutatis mutandi à la sanction ou n’étaient que partiellement réprimées.

L’article 356 dudit Code intitulé mariage forcé est dissuasif à souhait : al.1er « Est puni d’un emprisonnement de 5 ans à 10 ans et d’une amende de vingt-cinq (25000) à un million (1000 000) de francs, celui qui contraint une personne au mariage.

al.2 Lorsque la victime est mineure de 18 ans, la peine d’emprisonnement en cas de circonstances atténuantes ne peut être inférieure à deux (02) ans.

al.3 est puni des peines prévues aux alinéas 1 et 2 ci-dessus, celui qui donne en mariage une fille ou un garçon mineurs de dix-huit (18) ans… »

Pour mettre fin aux mariages d’enfants, une synergie d’actions concertées des partenaires Gouvernement, PTF, les acteurs de la société Civile, les parents, les familles, les chefs traditionnels garants de la culture, les chefs religieux détenteurs du pouvoir religieux est impérative.

MINPROFF

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